Cercueil figuratif en forme de chaussure réalisé par Paa Joe au Ghana

Rites funéraires au Ghana : quand les funérailles racontent la vie du défunt

Au Ghana, les funérailles ne se résument pas à l’inhumation d’un défunt. Elles peuvent constituer un véritable événement familial et communautaire, préparé pendant plusieurs semaines et réunissant parfois un très grand nombre de personnes.

Musique, vêtements de deuil, portraits du défunt, affiches dans les rues, cérémonies religieuses et rassemblements familiaux participent à ces obsèques dont les formes varient considérablement selon les régions et les groupes culturels.

Le Ghana compte en effet de nombreuses populations — Akan, Ga, Ewe, Mole-Dagbani et bien d’autres — possédant leurs propres traditions. Le christianisme, l’islam et les croyances traditionnelles africaines influencent également les cérémonies.

Et au milieu de cette diversité se trouve l’une des traditions funéraires les plus étonnantes au monde : les cercueils figuratifs des Ga, conçus sous la forme d’un poisson, d’une voiture, d’un avion ou de tout autre objet évoquant la vie du défunt.

Mourir est aussi une affaire de communauté

Dans de nombreuses communautés ghanéennes, le décès concerne bien davantage que la famille proche.

Parents éloignés, voisins, membres d’une église, collègues et personnes originaires du même village peuvent participer aux funérailles.

Des travaux récents de l’Université du Ghana montrent que les rites funéraires continuent de jouer un rôle important dans la cohésion familiale et sociale. Ils permettent notamment aux membres d’une famille parfois dispersés dans différentes villes ou à l’étranger de revenir dans leur communauté d’origine.

La migration a d’ailleurs transformé cette organisation : il arrive désormais que certaines étapes du deuil soient réalisées dans plusieurs lieux différents avant que la famille ne se retrouve pour les cérémonies principales.

Les obsèques deviennent alors autant un hommage au mort qu’un moment de rassemblement pour les vivants.

Une semaine après le décès : un premier grand rendez-vous

Chez les Akan notamment, une étape importante intervient environ une semaine après la mort : le « One Week », ou cérémonie d’une semaine.

Ce rassemblement permet à la famille de recevoir les condoléances mais possède également une fonction très pratique.

C’est généralement à ce moment que sont discutées certaines grandes décisions concernant les futures funérailles : date, lieu, organisation et participation des différents membres de la famille.

Une étude ethnographique menée à Kumasi entre 2022 et 2023 confirme que cette cérémonie reste fortement codifiée dans les communautés Akan étudiées et qu’elle conserve un rôle important dans les relations familiales et communautaires.

Les funérailles définitives peuvent ensuite intervenir plusieurs semaines, voire parfois plusieurs mois après le décès.

Des affiches funéraires jusque dans les rues

Au Ghana, le décès d’une personne peut devenir très visible dans l’espace public.

Des affiches présentant le portrait du défunt annoncent les cérémonies. On peut les trouver près de son domicile, autour d’une église, dans son quartier ou le long des routes.

Le phénomène est suffisamment important pour avoir lui-même fait l’objet de travaux universitaires. Chez les Ewe, par exemple, les chercheurs ont montré que les affiches funéraires ne servent pas uniquement à communiquer une date : la présence des noms et titres qui y figurent peut aussi refléter les liens familiaux et sociaux autour du défunt.

La tradition est désormais entrée dans l’ère numérique.

Les annonces sont diffusées par WhatsApp et les réseaux sociaux, tandis que certaines familles ont recours à la retransmission vidéo des cérémonies ou aux transferts d’argent par téléphone. Une étude publiée en septembre 2026 sur les funérailles Akan et Ga montre que ces usages numériques, développés notamment pendant la période du Covid-19, ont trouvé leur place dans les pratiques contemporaines.

Le Ghana offre ainsi un étonnant mélange entre traditions anciennes et nouveaux usages numériques.

Noir, rouge… et parfois blanc

Les vêtements occupent également une place importante dans les funérailles.

Le noir et le rouge sont très présents dans les tenues de deuil, même si leur utilisation varie selon les communautés, l’âge du défunt et le déroulement de la cérémonie.

Certains tissus traditionnels adinkra ont historiquement été spécifiquement associés au deuil. Le British Museum cite notamment des tissus brun foncé, rouge brique et noirs parmi les principaux adinkra funéraires Akan.

Le blanc peut, dans certaines cérémonies, prendre une signification différente. Il peut notamment accompagner l’idée d’une vie accomplie ou être porté lors d’une cérémonie religieuse de remerciement.

Lors des funérailles du célèbre musicien gospel Yaw Sarpong en 2026, par exemple, la famille avait demandé aux participants de porter du rouge et du noir pour les cérémonies du samedi, puis du blanc et du noir pour le service religieux du dimanche.

Il n’existe donc pas un code vestimentaire unique valable dans tout le Ghana.

Le cercueil peut raconter toute une vie

C’est certainement l’aspect le plus célèbre des rites funéraires ghanéens.

Dans la région d’Accra, des artisans fabriquent des cercueils figuratifs, souvent appelés abebuu adekai, associés principalement à la culture Ga.

Le cercueil peut prendre la forme d’un objet représentant la profession, la personnalité, le statut ou une passion du défunt.

Un pêcheur pourra ainsi être enterré dans un poisson.

Un chauffeur dans une automobile ou un camion.

Un agriculteur dans une cabosse de cacao.

Un amateur d’aviation dans un avion.

D’autres cercueils prennent la forme d’animaux, de chaussures, d’appareils photographiques, de bouteilles ou même de téléphones.

Ces objets ne sont pas uniquement décoratifs. Ils racontent publiquement quelque chose de la personne qui vient de mourir.

L’Associated Press, qui a consacré en 2025 un reportage à ces artisans, souligne que ces cercueils continuent réellement à être commandés pour des funérailles contemporaines et qu’ils sont conçus en fonction de la profession, du statut ou des passions du défunt.

Une tradition née au XXe siècle et non un rite ancestral immuable

Contrairement à ce que leur aspect spectaculaire pourrait laisser penser, ces cercueils ne remontent pas à plusieurs siècles.

Le Metropolitan Museum of Art rattache leur développement aux palanquins figuratifs utilisés dans le sud du Ghana, qui permettaient notamment d’identifier et de représenter symboliquement certains chefs Ga-Adangme.

Les artisans qui réalisaient ces objets ont ensuite appliqué leur savoir-faire à la fabrication de cercueils personnalisés.

Le développement des cercueils figuratifs est particulièrement associé aux ateliers d’Accra et à des artistes devenus célèbres, notamment Kane Kwei et Paa Joe.

Le mouvement s’est surtout développé à partir du milieu du XXe siècle.

Il s’agit donc d’un excellent exemple de tradition funéraire relativement récente devenue, en quelques générations seulement, un symbole international de l’art ghanéen.

Des cercueils devenus œuvres d’art

Le phénomène a d’ailleurs largement dépassé les cimetières.

Les cercueils ghanéens sont aujourd’hui présents dans des collections et des expositions internationales.

Le Metropolitan Museum of Art de New York expose par exemple une œuvre réalisée en 2025 par Paa Joe sous la forme d’un gigantesque instrument de musique destiné à symboliser la vie d’un musicien.

Le Brooklyn Museum possède quant à lui un célèbre cercueil de Paa Joe réalisé sous la forme d’une chaussure Nike. Le musée précise cependant que cet exemplaire particulier a été fabriqué pour le marché de l’art et n’a jamais été utilisé pour une inhumation.

Cette distinction est importante : les cercueils exposés dans les musées et ceux réellement utilisés lors de funérailles appartiennent aujourd’hui à deux marchés qui coexistent.

La tradition funéraire est ainsi devenue en parallèle une véritable forme d’art contemporain.

Et les fameux porteurs de cercueil qui dansent ?

Impossible d’évoquer les funérailles ghanéennes sans penser aux images devenues virales sur Internet montrant des hommes en costume portant un cercueil tout en dansant.

Ces prestations existent réellement.

Des groupes professionnels peuvent être engagés pour réaliser des chorégraphies pendant le cortège funéraire. Des reportages récents montrent encore ces porteurs accompagnant des cercueils figuratifs au son de fanfares et entraînant parfois les participants dans la danse.

Mais il faut là encore éviter le raccourci : les Ghanéens ne dansent pas systématiquement avec les cercueils de leurs défunts.

Il s’agit d’une prestation particulière, choisie par certaines familles, et non d’une obligation traditionnelle nationale.

Chez les Ga contemporains, des recherches universitaires ont néanmoins observé le développement de formes de célébrations comprenant chants, danses et véritables « fêtes funéraires ». Certaines pratiques qui auraient autrefois été considérées comme étrangères au rituel traditionnel sont désormais largement acceptées dans certaines communautés Ga.

Une économie funéraire devenue importante

Le développement des morgues et des entreprises funéraires a également changé la manière d’organiser les obsèques.

La conservation du corps permet aujourd’hui d’attendre que les membres de la famille puissent se réunir et que les cérémonies soient préparées.

Cela permet parfois des funérailles beaucoup plus importantes qu’autrefois.

Des recherches consacrées au nord du Ghana constatent ainsi, depuis plusieurs décennies, une augmentation du recours aux morgues et aux funérariums, mais également des dépenses consacrées aux vêtements, aux cérémonies et aux contributions financières.

Les funérailles peuvent dès lors devenir un lieu d’expression du statut social.

Le Merian Institute for Advanced Studies in Africa de l’Université du Ghana mène d’ailleurs des recherches sur cette « nouvelle économie funéraire » et sur la manière dont les cérémonies peuvent permettre aux familles de manifester leur réussite ou leur prestige social.

Cette évolution suscite aussi des débats dans la société ghanéenne sur le coût que peuvent représenter certaines obsèques pour les familles.

Entre tristesse et célébration de la personne disparue

Vue depuis l’Europe, la présence de couleurs, de musique ou de danse peut parfois donner l’impression que les funérailles ghanéennes sont avant tout festives.

La réalité est plus complexe.

La tristesse et le deuil sont évidemment présents, mais l’objectif des cérémonies peut également être de rendre visible la vie de celui qui vient de mourir et de lui offrir un départ digne de son identité et de sa place dans la communauté.

C’est précisément ce que symbolisent les cercueils figuratifs Ga.

Un poisson n’est pas choisi simplement parce qu’il est spectaculaire : il peut évoquer toute la vie d’un pêcheur.

Un camion peut rappeler des dizaines d’années passées sur les routes.

Un animal peut représenter un statut ou une identité familiale.

Le cercueil devient alors une dernière manière de raconter le défunt.

Au Ghana, les rites funéraires continuent de se réinventer

Affiches imprimées et invitations WhatsApp, tissus traditionnels et retransmissions en direct, cérémonies religieuses et cercueils transformés en sculptures : les rites funéraires ghanéens montrent surtout une remarquable capacité d’adaptation.

Ils évoluent avec l’urbanisation, la migration, les technologies numériques et les transformations de la société, sans perdre leur fonction essentielle : réunir les vivants autour de celui qui vient de disparaître.

Et chez les Ga d’Accra, cette idée prend une forme particulièrement spectaculaire.

Pour un dernier voyage, le cercueil n’est plus seulement l’endroit où repose le défunt.

Il peut devenir la dernière représentation de ce qu’il a été durant sa vie.

Pour aller plus loin un excellent documentaire avec photos : https://lintervalle.blog/2025/12/11/pratiques-funeraires-festives-au-ghana-par-regula-tschumi-anthropologue-photographe/

Et sur le site de la BBC : https://www.bbc.com/afrique/region-46346197

Fa 02/10/2026

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