Waterloo

Waterloo, morne plaine

Puisque la guerre est à la mode, rien de tel en guise d’histoire de Noël qu’un petit rappel que, si certains la font, d’autres l’exploitent. Et on peut dire qu’ils vont chercher la fortune avec les dents.

Waterloo, une dent contre la guerre

Waterloo ! Waterloo ! morne plaine !
Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine,
Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons,
La pâle mort mêlait les sombres bataillons.

Victor Hugo

Le 18 juin 1815, la Haye Sainte est prise. Même si les combats continuent, et ne s’achèveront pas avant 22 heures, la défaite de la France est consommée. L’empereur Napoléon prendra la fuite quelques heures plus tard, vaincu par Wellington, grâce à quelques erreurs stratégiques et à des trahisons. Quelques jours plus tard, le 22 juin, il abdiquera et tentera de fuir. Arrêté, il finira ses jours à Saint Hélène.

Plus tard, la soir de la bataille, le Duc de Wellington rentrera à son quartier général, et, au cœur de la nuit, ne parvenant pas à trouver le sommeil et souhaitant relater les faits encore frais dans sa mémoire, il écrira son rapport. Cherchant un nom à la bataille, il se tournera vers un aide de camp. « Comment s’appelle l’endroit ou nous nous trouvons ? »

« Ici ? Nous sommes à Waterloo, Sir ».

« Et bien, ce sera la bataille de Waterloo. »

Le champ de bataille, vaste spectacle de désolation, est laissé à l’abandon. Les soldats sont épuisés par la campagne de Belgique, brève et intense, et par cette bataille finale qui a duré toute la journée. Les médecins sont, eux, trop occupés à soigner les blessés. Souvent, d’ailleurs, « soigner » signifie amputer.

La plupart des chirurgiens étaient installés dans une ferme, à Mont Saint Jean. On raconte que les amputations furent si nombreuses que le tas formé par les membres jetés à l’extérieur au fur et à mesure dépassa, à la fin, des murs de la ferme.

Mais les horreurs ne s’arrêtèrent pas au terme de la bataille. Déjà, dans la nuit tombante, le 18 juin, les ombres s’agitaient dans la nuit. Des groupes hétéroclites de pillards s’agitaient sur le champ de bataille. Des soldats de tous camps, désireux d’améliorer l’ordinaire en récupérant les effets personnels de leurs camarades tués. Des locaux, aussi, qui aveint subi de plein fouet les conséquences de la bataille, voyant leurs maisons détruites, leurs bien rançonnés, leurs cultures anéanties, et qui venaient se rembourser sur le dos de la bête. Ils ne faisaient d’ailleurs aucun cadeau : les quelques blessés oubliés sur le champ de bataille qui étaient en état de défendre leurs maigres possessions étaient achevés sans pitié.

Une autre engeance s’était attelée à sa macabre besogne. Eux dédaignaient les quelques pièces, les breloques et bijoux, et ne prenaient sur les cadavres que ce qui avait de la valeur : leurs dents. Un par un, ils allaient d’un cadavre à l’autre, et arrachaient toutes les dents saines que leurs tenailles pouvaient extraire. Quitte à fendre la bouche d’un coup de couteau pour l’ouvrir plus grand et travailler à l’aise.

En ce temps, la dentisterie n’en était qu’à se balbutiements. N’importe qui pouvait, d’ailleurs, se prétendre dentiste. Barbier, ferronnier, perruquier, n’importe quel quidam un peu habile et un capital de départ était en mesure de s’établir dans cette profession lucrative. Et, en l’absence de matière à même de remplacer les chicots gâtés, la seule solution était de les remplacer par d’autres dents, fixées sur des armatures. Il existait évidemment de solutions alternatives, ivoire taillée, par exemple, mais les dents humaines étaient à la fois plus résistantes et faciles à « travailler ».

D’où le capital de départ : les dents se payaient cher. Et se revendaient beaucoup, beaucoup plus cher une fois assemblées. S’il était relativement aisé de trouver quelque désespéré suffisamment au bout du rouleau pour céder ses quelques dents encore saines, les batailles constituaient une manne presque inespérées de dents fortes et jeunes. Ca, et les condamnés à mort, dont les gardiens revendaient les ratiches pour améliorer  l’ordinaire. Humainement, néanmoins : ils attendaient que l’exécution ait eu lieu.

Et certains s’étaient fait une spécialité de ce commerce. Des pillards expérimentés et sans scrupules, devenus experts en dents comme d’autres sont experts en pierres précieuses.

Cette soudaine abondance de dents donna naissance à des dizaines de dentiers, fort onéreux mais fort recherchés. Tant et si bien que ces prothèses en ivoire humaine y gagnèrent un surnom qui le suivit par la suite « Waterloo Teeth », les dents de Waterloo. La plupart de ces dents repartirent en effet en Angleterre, d’où venaient ces détrousseurs de cadavres.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Beaucoup de corps furent brûlés sur de vastes bûchers, dégageant une fumée épaisse et putride appelée « Brouillard de Waterloo ». Les autres furent entassés et recouverts de terre, formant de gigantesques tertres. Plus tard, durant l’été, la canicule régna, asséchant la terre, qui se fendit. A travers ces fentes montèrent les odeurs des milliers de cadavres pourrissant, qui pouvaient se sentir des kilomètres à la ronde.

Dernier affront, quelques mis plus tard, une entrepreneur Allemand s’avisa qu’il y avait encore de l’argent à gagner à Waterloo. Il envoya une équipe sur place, pour déterrer les corps. A l’état d’ossements, squelettes d’hommes et de chevaux furent mêlés, broyés, et vendus comme engrais dans des fermes anglaises.

Si, une vingtaine d’années plus tard, la porcelaine remplaça avantageusement les dents humaines pour la fabrication de dentiers, il existe encore quelques « Waterloo teeth » dans les cabinets de curiosité de collectionneurs privés.

Guillaume Bailly

Commentaire “Waterloo, morne plaine”

  1. Un détail manque à cette histoire.

    Dans l’Angleterre victorienne, les épidémies de syphilis impactaient à grande majorité les nobles et bourgeois, ce qui a eu un profond impact culturel, social, ainsi que sur les politiques de santé publique et les mœurs.
    Nombreux étaient les soldats à Waterloo porteurs de la syphilis, les germes restés sur leurs dents ont relancé l’épidémie dans les classes aisées anglaises

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