La coke était dans le cercueil

Les trafiquants ont toujours rivalisé d’imagination pour contrer les douanes, et ce, depuis l’antiquité. Et le respect dû aux défunts, surtout quand il est mort pour son pays, a parfois simplifié la tâche à certains. Frank Lucas l’avait bien compris.

Ramène un souvenir à la maison

En 1946, Frank Lucas, un jeune homme noir arriva à Harlem depuis sa Caroline du Nord. Dans sa jeunesse, il avait assisté à des violences raciales, et en était arrivé à la conclusion qu’être honnête ne le protégerait pas. En revanche, ne pas l’être lui permettrait de gagner beaucoup d’argent qui, lui, était un bouclier bien plus efficace.

Il commença une carrière de petit voyou, mais fut rapidement repéré par Bumpy Johnson, un parrain local. Ce dernier décela du talent chez le jeune Frank, et le pris sous son aile, au point d’en faire un adjoint. Lorsque Bumpy mourut, Frank s’empara du gang avant que quiconque n’aie le temps de le contester, et se lança dans une expansion tous azimut.

Il conquit des territoires, élimina les intermédiaires (parfois physiquement) enter les importateurs de drogue et ses revendeurs, et, bien vite, le chef de la mafia de Harlem parla aux parrains italiens d’égal à égal, ce qui était nouveau, à l’époque.

L’héroïne la plus pure et la plus prisée, à cet époque, était produite dans le « triangle d’or » du sud-est asiatique. C’était loin, l’importation était compliquée, et plus que jamais, Frank avait besoin d’un coup de pouce du destin.

C’est à ce moment là, en 1965, que l’Amérique entra ouvertement dans la guerre au Viet Nam.

« Des jeunes américains qui vont mourir pour la patrie loin de chez eux, et qu’il faudra rapatrier pour qu’ils reposent en paix dans la bonne terre américaine. Le tout, dans des cercueils bien fermés » explique Leslie « Ike » Atkinson à Frank Lucas, qui l’écoute, fasciné. Ike est un ancien militaire. Il connaît du monde. Et l’idée est simple : en graissant quelques pattes, il serait possible de ramener de l’héroïne pure d’Asie de cette manière.

C’est tout simple : les cercueils sont munis d’un double fond. La drogue est dissimulée dans les cercueils en attente de départ, et récupérée rapidement à son arrivée aux Etats-Unis dans la zone de transit. Les militaires préposés à la surveillance sont aisément convaincus de sortir fumer une cigarette en échange d’une liasse de billets.

On ignore combien de morts américains ont ainsi voyagé allongé sur la drogue, mais on sait que chaque cercueil pouvait contenir 6 à 8 kilos. Une fois coupée, c’était largement assez pour approvisionner le marché pendant un petit moment.

Le procureur Richie Roberts est rapidement interpellé par l’apparition dans la rue de « Blue magic », une héroïne réputée pour sa pureté et ses effets très puissants. Il déclenche une enquête massive, mais discrète. Ce qu’il veut, ce sont des preuves.

Il remonte jusqu’à Frank, mais celui-ci se contente de donner les ordres. Il n’y a pas de quoi le coincer. En revanche, le mafieux a délégué à des proches la distribution de la drogue dans la rue. C’est vers eux que les enquêteurs vont se tourner. Patiemment, ils montent un dossier conter chacun, puis vont les voir, en leur proposant un marché.

Le marché est simple : le procureur a de quoi envoyer les bandits en prison pour longtemps. Mais ce longtemps pourrait devenir un temps raisonnable si ils lui donnent ce qu’il veut : la tête du réseau.

Et c’est ainsi qu’un beau jour de 1975, Frank Lucas voit débarquer chez lui une armée de policiers, venus l’arrêter et perquisitionner. Lucas et fait. Il choisit de nier, mais, face aux preuves, il est condamné à 70 ans de prison. Ce qui fait beaucoup.

Une fois derrière les barreaux, la résolution du gangster faiblit. Il demande un entretien au procureur et lui propose un marché : lui livrer le nom des autres mafieux, amis aussi de tous les gens qu’il a corrompus, militaires, policiers etc. En échange d’une petite remise de peine. Une petite remise de 65 ans.

Il sort donc de prison en 1981, après avoir purgé cinq ans. Il y retournera sept ans, en 1984, pour trafic de drogue. Une fois ressorti, il se retirera dans le New jersey où il meurt en 2019.

Guillaume Bailly

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