La Corée du Sud offre un exemple particulièrement intéressant de l’évolution des rites funéraires. Dans ce pays ultramoderne, certaines traditions héritées du confucianisme restent très présentes : respect dû au défunt, salutations codifiées, offrandes, place importante de la famille et souvenir des ancêtres.
Mais, parallèlement, les pratiques ont profondément changé. La crémation est aujourd’hui devenue quasiment la norme, les funérailles se déroulent le plus souvent dans des établissements spécialisés et de plus en plus de familles souhaitent désormais des cérémonies plus petites et plus simples.
En quelques décennies, la Corée du Sud est ainsi passée d’une tradition reposant largement sur l’inhumation familiale à un modèle funéraire essentiellement urbain.
Des funérailles qui durent traditionnellement trois jours
Une particularité des obsèques sud-coréennes est leur organisation généralement sur trois jours.
Cette pratique est encore suffisamment courante pour être simplement appelée sam-il-jang, littéralement « funérailles de trois jours ».
Durant les deux premiers jours, parents, amis, collègues et relations professionnelles peuvent venir présenter leurs condoléances. Le troisième jour est généralement consacré au départ du cercueil et aux opérations funéraires proprement dites.
Le site officiel Korea.net présente toujours ce déroulement comme la forme habituelle des funérailles coréennes contemporaines.
La cérémonie ne se déroule d’ailleurs pas nécessairement dans un lieu de culte. Les funérariums installés dans ou à proximité des hôpitaux occupent une place très importante dans la société coréenne.
Lorsqu’un décès survient, la famille peut y disposer d’une salle réservée dans laquelle elle accueille les visiteurs pendant toute la période des funérailles. Cette organisation, réunissant chambre mortuaire, espaces de cérémonie et restauration, constitue aujourd’hui une caractéristique très visible du système funéraire sud-coréen.
Une photographie du défunt au centre de la cérémonie
Dans la salle funéraire, le défunt est généralement représenté par une photographie placée au centre d’un autel.
Des fleurs, notamment des chrysanthèmes blancs, peuvent entourer le portrait.
Lorsqu’un visiteur vient présenter ses condoléances, il peut déposer un chrysanthème ou allumer un bâton d’encens devant le portrait.
Vient ensuite l’un des gestes les plus caractéristiques des funérailles coréennes : les inclinaisons ou prosternations effectuées devant le défunt puis devant sa famille.
Traditionnellement, deux prosternations sont réalisées devant le portrait. Mais les pratiques s’adaptent aux convictions religieuses : une personne chrétienne, par exemple, pourra simplement incliner la tête au lieu d’effectuer les prosternations traditionnelles.
Les visiteurs portent généralement des vêtements noirs ou très sombres et sobres.
L’argent de condoléances, une tradition toujours très présente
Autre particularité qui peut surprendre un visiteur étranger : il est courant de remettre à la famille une enveloppe contenant de l’argent.
Appelée notamment bug-ui-geum, cette contribution constitue à la fois une marque de respect et une aide apportée à la famille pour supporter les dépenses liées aux funérailles.
Le visiteur inscrit généralement son nom sur l’enveloppe avant de la remettre à l’endroit prévu à cet effet.
Cette pratique possède un équivalent lors des mariages coréens, où les invités apportent également fréquemment une contribution financière. Le système participe ainsi à une forme traditionnelle de solidarité entre familles et relations sociales.
Les obsèques coréennes sont d’ailleurs loin d’être exclusivement familiales. Collègues, employeurs, relations professionnelles et connaissances peuvent venir rendre hommage au défunt.
Dans la société coréenne, assister aux funérailles d’un proche ou d’une relation reste un acte social important.
Après les condoléances, on partage un repas
Après s’être recueillis, les visiteurs peuvent rester quelque temps auprès de la famille et partager un repas dans le funérarium.
Là encore, l’organisation des établissements funéraires modernes facilite cette pratique : certains disposent de véritables espaces de restauration permettant à la famille d’accueillir pendant plusieurs jours parfois plusieurs centaines de personnes.
Le repas n’a pas seulement une fonction alimentaire. Il permet aux visiteurs de rester auprès des proches, d’échanger leurs souvenirs et d’apporter leur soutien.
Il existe également une règle symbolique intéressante concernant l’alcool : on ne porte normalement pas de toast lors d’un enterrement, le geste étant réservé aux événements heureux.
La spectaculaire progression de la crémation
C’est probablement l’évolution la plus marquante des pratiques funéraires sud-coréennes.
En 2000, seulement 33,5 % des défunts étaient incinérés.
En 2010, la proportion atteignait déjà 67,5 %, puis 89,9 % en 2020.
En 2024, le taux de crémation a atteint 94 %.
En moins d’un quart de siècle, la Corée du Sud est donc passée d’un pays où l’inhumation occupait encore une place importante à une société où la crémation est devenue presque systématique.
Plusieurs facteurs expliquent cette évolution : l’urbanisation extrêmement rapide du pays, le coût et la rareté des terrains, mais également le vieillissement de la population.
Le changement est aujourd’hui tellement important que le pays rencontre le problème inverse : les capacités de certains crématoriums commencent à être insuffisantes.
En 2026, la Banque de Corée alertait ainsi sur le risque de saturation des équipements funéraires dans plusieurs grandes zones urbaines. Certaines familles peuvent être contraintes d’attendre ou de rechercher un crématorium situé loin de leur domicile.
Columbariums et nouveaux lieux de mémoire
La généralisation de la crémation a naturellement transformé les lieux où reposent les défunts.
Les urnes peuvent notamment être conservées dans des columbariums, parfois constitués de vastes ensembles modernes où chaque emplacement accueille l’urne, mais aussi une photographie et différents objets permettant de personnaliser le souvenir du défunt.
Mais la Corée du Sud encourage également le développement de formes plus naturelles de sépulture.
La législation coréenne reconnaît aujourd’hui plusieurs types de sépultures naturelles utilisant les cendres du défunt.
Celles-ci peuvent notamment être déposées :
- sous ou à proximité d’un arbre ;
- près de fleurs ;
- sous une pelouse ;
- dans un jardin ;
- ou dans un espace combinant plusieurs de ces formes.
La réglementation prévoit également l’utilisation de contenants biodégradables lorsqu’une urne est placée dans le sol.
Cette évolution est révélatrice d’une politique funéraire cherchant à limiter l’emprise des cimetières traditionnels sur un territoire particulièrement densément peuplé. Le ministère sud-coréen de la Santé et de la Protection sociale indique d’ailleurs explicitement vouloir favoriser une culture funéraire plus naturelle et durable et poursuivre la transition de l’inhumation vers la crémation.
Le souvenir des ancêtres reste profondément ancré
La transformation des funérailles n’a pas complètement effacé les traditions ancestrales.
Le confucianisme a profondément marqué la relation coréenne à la famille et aux générations précédentes. Après la mort, le souvenir du défunt peut ainsi continuer à être entretenu à travers différents rites.
Le jesa désigne notamment une cérémonie commémorative traditionnellement organisée à la date anniversaire de la mort d’un membre de la famille.
Des aliments et des boissons sont disposés sur une table en hommage aux ancêtres avant que les membres de la famille effectuent différentes salutations rituelles.
Il existe également le charye, traditionnellement pratiqué lors de grandes fêtes coréennes comme le Nouvel An lunaire ou Chuseok.
Au-delà de leur dimension spirituelle, ces cérémonies ont longtemps joué un rôle essentiel dans le rassemblement des différentes générations d’une même famille.
Mais même les traditions ancestrales se simplifient
Comme les funérailles, ces cérémonies évoluent rapidement.
Préparer un jesa traditionnel peut nécessiter de nombreux plats et une organisation familiale complexe. Les jeunes générations sont moins nombreuses, vivent parfois loin les unes des autres et acceptent moins facilement certaines obligations familiales autrefois considérées comme incontournables.
Certaines familles conservent donc la cérémonie tout en la simplifiant. D’autres remplacent progressivement le rituel par un simple repas familial consacré au souvenir du défunt.
Les pratiques religieuses jouent également un rôle : les familles bouddhistes, catholiques ou protestantes peuvent adopter des cérémonies différentes.
La Corée contemporaine ne connaît donc pas un rite funéraire unique, mais plutôt une cohabitation entre traditions confucéennes, religions et nouvelles pratiques sociales.
Vers des funérailles plus petites et plus personnelles
Une nouvelle évolution se dessine actuellement : certains Sud-Coréens remettent en question le fonctionnement même des grandes funérailles traditionnelles.
Accueillir pendant trois jours des centaines de visiteurs, organiser les repas et respecter toutes les obligations sociales représente une charge importante pour une famille qui vient de perdre un proche.
Des cérémonies volontairement plus petites commencent donc à apparaître.
Une enquête publiée en Corée en 2026 indiquait que 71,8 % des personnes interrogées souhaiteraient pour leurs propres obsèques une cérémonie sans réception traditionnelle dans un funérarium. Les professionnels du secteur interrogés constatent également une progression des funérailles simplifiées ou réservées à la famille proche. Ces données reflètent une tendance émergente plutôt qu’une pratique déjà généralisée.
La pandémie de Covid-19 a également accéléré certaines évolutions : annonces de décès envoyées par téléphone, condoléances à distance ou transferts électroniques de l’argent traditionnellement remis dans une enveloppe.
La société coréenne semble ainsi rechercher un nouvel équilibre entre les obligations collectives héritées du passé et une conception plus intime du deuil.
Une société moderne qui n’oublie pas ses morts
La Corée du Sud illustre particulièrement bien la manière dont les rites funéraires peuvent évoluer en seulement quelques générations.
Les anciens cortèges conduisant le défunt vers une tombe familiale ont largement laissé place aux funérariums urbains et aux crématoriums. L’inhumation est devenue minoritaire et de nouveaux lieux de mémoire, notamment les columbariums et les sépultures naturelles, se développent.
Pourtant, certains gestes restent étonnamment stables : la photographie du défunt, les chrysanthèmes, les inclinaisons devant l’autel, l’argent remis à la famille et l’importance accordée au souvenir des ancêtres.
Entre tradition confucéenne, contraintes d’une société fortement urbanisée et désir croissant de cérémonies plus personnelles, les rites funéraires sud-coréens sont aujourd’hui en pleine mutation.
Et c’est peut-être précisément cette capacité à faire évoluer les formes tout en conservant le respect dû aux générations précédentes qui caractérise le mieux la relation contemporaine des Coréens à leurs morts.
FA le 28/08/2026