Déviation Evreux

Fin de crise à Evreux

La construction d’une nouvelle route n’est jamais simple, surtout lorsqu’elle passe littéralement sur un ancien cimetière. Et c’est littéralement l’Histoire qui est venue conclure 30 ans de déboires.

Déviation sans dévier

Trente années se sont écoulées depuis qu’a été décidée la construction d’une déviation routière à Evreux, dans l’Eure. Trente ans de contestations, entre expulsions, sites écologiques, plaintes des riverains. Et, au terme de batailles judiciaires et administratives sans fin, il semblait enfin que tout avait été résolu.

Tout ? Non. Un irréductible petit cimetière faisait de la résistance. Plus précisément, l’ancien cimetière de l’hôpital psychiatrique de Navarre, fermé en 1994. Le cimetière avait été créé en 1866 pour faire face à une épidémie de choléra et avait ensuite servi à inhumer les patients indigents.

Il était prévu que le cimetière serait recouvert d’un remblai pour border la route. Et ce, malgré l’indignation et les protestations des familles. Il restait 800 sépultures dans le cimetière sur les 2000 inhumations qui ont eu lieu depuis sa création, les autres reposant dans l’ossuaire.

Et, soudain, volte-face : la préfecture annonce que les 800 corps seront exhumés. Il y aura deux phases : une première mêlera archéologie et anthropologie. Les corps des défunts les plus récents seront exhumés et examinés par des scientifiques, qui recueilleront des données sur les prothèses, les fluides d’embaumement utilisés, la vitesse de décomposition des corps, avant que ceux-ci soient restitués aux familles, qui pourront décider d’une nouvelle inhumation dans un caveau familial par exemple. Les corps non réclamés seront crématisés.

Et la deuxième phase verra une entreprise de pompes funèbres mandatée par les pouvoirs publics exhumer les 650 derniers corps, qui seront également, au choix, restitués aux familles à fin d’inhumation ou crématisés. Les cendres seront dispersées au Cimetière de Navarre où une stèle mentionnera tous les noms.

Mais quelle est la cause de ce soudain revirement ? Une petite histoire dans la grande Histoire.

L’aïeule perdue

Tout commence par une rencontre entre une famille juive et un professeur, lors d’une cérémonie au Lycée. Caroline Menestrot raconte comment des membres de sa famille ont été déportés et ont trouvé la mort dans les camps de concentration à Marc Betton, prof d’histoire géographie. Seul, le destin de l’arrière grand-mère n’est pas connu.

Pour la famille, elle a été déportée au même moment que ses enfants et a trouvé la mort. Le prof d’histoire décide de chercher un peu, et ce qu’il découvre le surprend : la famille avait déménagé à Aubusson, pour que le grand-père y prenne son nouveau travail, mais l’arrière grand-mère, Fanny Melik, était restée à Evreux. Elle avait été confiée aux Petites Soeurs des pauvres comme indigente, alors âgée de 80 ans.

Lorsque la France fut occupée et que les rafles commencèrent, les sœurs convertirent Fanny au christianisme et la dissimulèrent, pour éviter qu’elle soit arrêtée et déportée. A la fin de la guerre, elle fut transférée à l’hôpital psychiatrique de Navarre, où elle mourut en 1954, à l’âge de 96 ans.

C’est ce donc ce que finit par découvrir Marc Betton, qui, avec l’aide de la famille, prévenue entre temps, finit même par localiser l’emplacement de la tombe, dans le cimetière promis à la destruction.

Et voilà la cause du revirement des autorités. C’est un mécanisme assez simple et souvent constaté : des vieilles tombes, un chantier largement et longuement contesté, c’est très théorique, finalement. On lit ça dans son journal, de loin, comme une avanie de plus d’une histoire qui tient de l’arlésienne.

Mais rappelez l’identité, et l’histoire incroyable d’une seule personne dans une seule tombe, d’autant plus dramatique dans ce cas précis, et vous ramenez à la réalité : ce n’est plus un cimetière de 800 tombes, mais 800 fois une personne, avec sa vie, l’héritage qu’elle a laissé, les familles qui gardent le souvenir de leur propre histoire. Ça rappelle ce qu’est un cimetière, et pourquoi c’est un lieu important.

Voilà pourquoi une vieille dame morte depuis 70 ans, seule, ignorante peut être du destin dramatique de sa famille, a été plus forte que tous les procès et toutes les pétitions. Et, au bout de tout ce temps, Fanny Melik va, enfin, pouvoir rentrer chez elle, auprès de ses proches.

Guillaume Bailly

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