L’enfer du devoir Covid 19

Le virus de l’ingratitude

Mais, concrètement, le travail des pompes funèbres, au milieu d’un foyer infectieux important de coronavirus, c’était comment ? Et comment en ont-ils été remerciés ? Un témoignage frappant.

L’enfer du virus

« J’ai fait 174 mises en bières en un mois ». Mais reprenons depuis le début.

Le 17 novembre 2019, à Wuhan, une ville de 11 millions d’habitants, capitale de la province chinoise du Hubei, un premier patient est hospitalisé avec une affection respiratoire inconnue. Le 8 décembre, de nombreux autres cas sont admis à l’hôpital en Chine avec les symptômes d’une pneumonie sévère, qui peut conduire à la mort.

La Chine alerte l’OMS le 31 décembre par les voies officielles, et, le 9 janvier, la Ministre de la santé Agnès Buzyn désigne un membre de son cabinet pour suivre l’évolution de la situation. Entre temps, le 7 janvier, un séquençage génétique en a appris plus aux médecins sur ce qu’ils affrontaient : un coronavirus de type inconnu, qui sera appelé d’abord 2019-nCoV puis SARS-cov-2, la maladie qu’il provoque étant, elle, baptisée COVID19.

Tandis que l’épidémie s’accélère en Chine, provoquant la mise en quarantaine de villes, d’abord, puis de régions entières, les trois premiers cas officiels de covid-19 sont observés en France le 24 janvier. La première réunion interministérielle a lieu le 26 janvier, tandis que le Président Macron refuse de fermer les frontières. Le 1er février, la France reste le seul pays de l’espace Schengen a ne pas avoir suspendu ses visas.

L’inventaire des stocks de masques commence, et l’ampleur du désastre se révèle très vite : la France est démunie. L’académie nationale de pharmacie rappelle par ailleurs, le 12 février, que 80 % des principes actifs, les fameuses molécules des médicaments, sont fabriquées à l’étranger pour des questions de coût. L’étranger en question étant principalement la Chine, qui, petit à petit, cesse toutes ses productions et se ferme.

Le 25 février 2020, un enseignant de l’Oise est le premier mort français du covid-19. Le 26 fevrier, le gouvernement laisse se jouer un match de football Olympique Lyonnais – Juventus de Turin, qui regroupera 3000 spectateurs des deux pays, alors que l’Italie est confrontée à une vague épidémique.

Le 14 mars, Edouard Philippe, le Premier ministre, annonce la fermeture des bars, restaurants et commerces « non essentiels ». C’est le début du confinement.

Le 23 mars, Sibeth Ndiaye, porte-parole du gouvernement, déclare « Il n’y a pas eu de défaut d’anticipation de cette crise ». Jérôme Marty, président du syndicat de médecins UFML, lui répond sobrement « Rendez-vous au procès ».

L’enfer du devoir

174 mises en bière, en un mois, c’est ce qu’un conseiller funéraire a fait. C’est énorme, pour un seul conseiller, dans une agence qui tourne habituellement entre 50 et 60 par mois en tout en période de pleine activité. Le système d’organisation habituel, équipe complète en heures ouvrées pour faire le gros du travail et équipe de permanence la nuit et le week end pour les décès ne fonctionne plus.

Durant toute la crise, « c’était les trois-huit et on était là sept jours sur sept » explique un agent. Les notions de jour, nuit, semaine et week-end étaient devenues abstraites, la vie des professionnels se partageait entre périodes de travail et périodes de repos.

Un peu comme durant la canicule ? « C’était différent » souligne un ancien qui a vécu l’été 2003 de sinistre mémoire « la canicule, c’était plus étalé dans le temps. Je ne pensais pas dire ça un jour, mais le coronavirus, c’est pire ».

Pour ces professionnels du funéraire, il n’y a pas eu d’applaudissements le soir au balcon, pas non plus de remerciements officiels, juste, de temps à autre, une mention du bout des lèvres par un officiel qui se souvenait que ce métier existe, glissée quelque part entre les éboueurs et les boulangers.

Pourtant, les pompes funèbres étaient, d’une certaine manière, en première ligne, juste après les soignants.

« Les agences qui étaient en dehors d’une zone épidémique étaient, elles, en dessous du nombre de décès habituels, ce qui fait qu’elles ont pu envoyer des renforts ». Ce qui s’étaient déjà fait lors de la canicule, justement.

Mais un problème se pose : tout est fermé. Où héberger ces renforts venus d’autres régions, et comment les nourrir alors que les restaurants avaient porte close ? « On a dû mettre en place des solutions. Par exemple, on a travaillé avec des traiteurs » explique un agent.

Quelques jours en déplacement, des repas assurés par des traiteurs, et pourtant, c’était loin d’être la belle vie.

Face aux familles

Le Ministère l’avait décidé : les défunts morts du coronavirus ne seraient pas présentés aux familles. C’était mise en bière immédiate. Le Ministre décidait, les médecins cochaient la case « mais c’était nous qui étions face aux familles, et qui avions la charge de leur annoncer qu’ils ne pourraient pas voir leur disparu. La personne avait été placé en isolement, les familles n’avaient pas pu les voir une dernière fois, ils ne pourraient même pas se recueillir devant leur corps, et c’était le conseiller funéraire en face d’eux qui prenait l’engueulade ».

Combien de fois ils se sont fait hurler dessus par des familles ? Aucun d’entre eux n’a compté, mais souvent.

Quand ce n’était pas pire. Dans les hôpitaux saturés, les patients affluaient, décédaient, et leur corps était remis aux pompes funèbres. Sauf que… « Il m’est arrivé de téléphoner à une famille pour leur dire que l’urne était prête » raconte un conseiller funéraire « sauf que… Personne ne les avait prévenus que leur proche était décédé, pou parfois même malade ».

Plus d’un a ce genre d’histoire à raconter. Une famille qui croit un proche à l’abri, et les pompes funèbres qui les appellent pour dire que la crémation a eu lieu. « Ce n’est pas la faute des médecins ou des soignants » nous expliquent ils tous « c’était le feu chez eux, ils faisaient avec ce qu’ils avaient, c’est à dire pas grand-chose, et que quelques familles n’aient pas été prévenues, ce n’est pas normal, mais c’est compréhensible, personne n’aurait fait mieux à leur place dans la même situation ».

Mais l’impact sur le professionnel du funéraire qui apprend, par surprise, à une famille qu’un proche est malade, qu’il est mort, et qu’ils ne pourront même pas assister à ses obsèques, est considérable.

On ne parlera même pas du manque de moyens et de matériel « gel hydro alcoolique, masques, on avait rien, mais ça, c’est partout. Par contre, on manquait aussi de place dans les chambres réfrigérées. Si bien qu’on était obligés d’organiser une rotation. On remplaçait un défunt dans une case froide par un autre, et ainsi de suite, pour maintenir tous les corps à la température la plus basse possible, et ainsi de suite. J’ai jamais vu ça » souligne le plus ancien.

De tout cela, pas un mot nulle part « la seule fois où la presse a parlé des pompes funèbres au coeur des foyers infectieux, c’est pour nous montrer du doigt avec l’entrepôt de Rungis. Tout ce qu’on a fait, ils n’en avaient rien à fiche, eux, tout ce qui les interessait, c’était le scandale. Tout ça pour une simple erreur de comm ‘ »

Mais le plus édifiant, c’est ce technicien venu dans l’entreprise, et qui s’est étonné du silence lourd qui s’est abattu après qu’il ait remercié l’équipe pour tout ce qu’ils avaient fait. La réponse l’a glacé : « après tout ça, vous êtes le premier à nous dire merci ».

Guillaume Bailly

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