Luxe et Obsèques

Obsèques haut de gamme, mourir avec panache

On en parle peu, et pourtant, une tendance grimpe doucement mais sûrement en France : les obsèques haut de gamme. Est-ce une variation des obsèques personnalisées, ou un autre mouvement de fond, qui nous apprend quelque chose ?

Pas assez cher, mon défunt

Autrefois, mourir en France se faisait dans une certaine discrétion. Le noir dominait, les discours restaient sobres, les bouquets se répétaient d’un enterrement à l’autre, et les larmes au son de Daniel Guichard ou de Carla Bruni sans droits de SACEM. Mais à l’époque où tout peut être scénarisé, du goûter d’anniversaire aux fiançailles de chien, il serait presque suspect que la mort échappe à cette frénésie de personnalisation. Résultat : le secteur funéraire s’est lui aussi mis au diapason de la grande entreprise du « soi », avec en tête de cortège une tendance de plus en plus visible (et audible) : les obsèques haut de gamme.

Mais s’agit-il vraiment d’une simple déclinaison de la mode des funérailles personnalisées, ou bien d’un phénomène distinct, une espèce à part dans l’écosystème de la mort contemporaine ? Il y a là matière à débat. Car si les deux tendances se croisent, avec un même souci du détail, une même volonté de refléter une individualité, elles ne se confondent pas totalement.

La cérémonie personnalisée, dans sa forme classique, est souvent conçue comme une réponse humaine à l’uniformité des rites religieux ou administratifs. Elle peut être sobre, intime, inventive, sans nécessairement coûter plus cher. On y glisse des anecdotes, des musiques choisies, des photos, parfois un texte écrit par le défunt lui-même. L’objectif : que les proches se reconnaissent dans cet adieu, qu’il ait du sens. En revanche, dans l’univers des obsèques haut de gamme, ce n’est plus seulement le sens qui prime, c’est aussi (et parfois surtout) le style.

Quand la personnalisation devient luxueuse, la logique se déplace. Il ne s’agit plus seulement de raconter une vie, mais de produire un moment. Une sorte de happening funéraire, où le cercueil est importé d’Italie, les fleurs sélectionnées par un designer floral, les invités accueillis dans un château privatisé, le tout orchestré par une agence événementielle spécialisée dans l’ultime élégance. On projette une vidéo hommage montée par un professionnel du montage cinéma. Quand on entend un violon, le violoniste est présent. On déguste des canapés élaborés par un chef. Et pendant quelques heures, on oublie presque que quelqu’un est mort.

La frontière entre ces deux approches peut sembler floue. Toutes deux veulent rompre avec la banalité, rendre justice à la singularité d’un être. Mais là où la personnalisation classique cherche l’émotion juste, la version haut de gamme glisse parfois vers le spectaculaire. Ce n’est plus tant une variation sur la même mélodie, qu’un nouveau genre à part entière. L’un vise le cœur, l’autre titille aussi le portefeuille, et souvent l’ego.

Cela soulève quelques questions éthiques. La mort peut-elle devenir un produit d’exception comme un autre ? Faut-il s’inquiéter de voir le marché funéraire calqué sur celui du luxe, avec ses packages, ses options premium et ses promesses d’exclusivité posthume ? Peut-on vraiment se dire que chacun « a droit à son départ sur mesure » quand la facture s’élève à 30 000 euros et que beaucoup, dans le même temps, n’ont même pas les moyens de financer une sépulture décente ?

L’intérêt n’est pas la réponse à la question elle-même. Le point crucial, ici, est que la question est posée, de plus en plus, par certains. Et que la réponse finit toujours par devenir politique. Sauf que personne de sain d’esprit n’a envie de voir la politique s’inviter dans la mort. Pas sur ces sujets, en tout cas.

Cette montée en gamme reflète peut-être moins un besoin de deuil qu’un besoin de contrôle. Dans un monde où l’on choisit tout, sa nourriture, sa déco, sa playlist, on veut aussi choisir sa sortie. Mais ce désir de maîtriser jusqu’à l’adieu, de le transformer en vitrine, est-il encore un hommage sincère ou bien une ultime tentative de rester mémorable ?

Certes, à la fin, il n’en reste rien, sauf des images et des impressions dans l’esprit des participants. Reste à savoir si l’image projeté est celle du défunt, ou celle que les ayants droits veulent projeter d’eux-même.

A la fin, on peut se demander : si tout est prévu, mis en scène, calculé au millimètre… est-ce encore un adieu ? Ou simplement un dernier spectacle, avec pour seul public ceux qui restent ?

Guillaume Bailly

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