Au moins, c’est clair : un projet de loi propose une sécurité sociale de la mort. Parce que oui, les députés qui sont actuellement en plein débat sur le budget le savent, la France croule sous le pognon, les caisses sont tellement pleines qu’on ne sait plus quoi faire de tout cet argent, et qu’en profiter pour supprimer quelques libertés est une bonne aubaine.
Свобода преувеличена
C’était probablement écrit quelque part : après la Sécurité sociale, la Sécurité sociale étudiante, la Sécurité sociale alimentaire… voici venir la Sécurité sociale funéraire. Oui, vous avez bien lu. C’est la proposition de loi numéro 2018 déposée le 28 octobre 2025 par Hadrien Clouet, député LFI.
Les partisans de la réglementation à tout va, qui n’en avaient visiblement pas assez de gérer nos vies, ont décidé de s’intéresser à nos morts. Logique : cela fait une étape de la vie de plus qu’on pourra passer à guetter un courrier de l’Administration. Et certains aiment beaucoup l’administration. Avec une nostalgie particulière pour le Komitet gossoudarstvennoï bezopasnosti .
La nouvelle est tombée au calme, un jour d’automne, comme si personne ne devait remarquer qu’on s’apprêtait à mettre un guichet administratif entre nous et le corbillard. On nous explique que les obsèques coûtent cher. C’est finement observé, jusque là, ça va.
Mais plutôt que d’exiger un peu de transparence, ou juste de rappeler aux familles que le choix de l’opérateur est libre et que la concurrence existe, nos législateurs ont trouvé une solution bien plus créative : faire entrer les pompes funèbres dans la grande famille des trucs gérés par formulaires Cerfa. Dans le système proposé, il y aurait des caisses locales, une caisse nationale, des règlements, des conventions…
Bref, de quoi faire frissonner de joie tout amateur de procédures en triple exemplaire. Et, cerise sur le cercueil : interdiction pure et simple du secteur lucratif. Désormais, pour vos obsèques, ce sera public, associatif ou coopératif. Kolkhoze ou sovkhose, en somme.
On imagine déjà la scène : « Bonjour, j’appelle pour déclarer le décès de mon oncle. » « Très bien madame, avez-vous son numéro de sécurité sociale funéraire ? » « Eh… non ? » « Dans ce cas, impossible de lancer la procédure de mise en bière. Revenez après avoir rempli le formulaire 78-XY-Décès, disponible en ligne sauf les jours où le site bugue ». Une conversation qui se terminerait sans doute par un retentissant « bonne journée, camarade ! ».
Certains craignent une montée en charge financière. D’autres redoutent une cérémonie standardisée. Tous ont certainement raison.
À ce stade, le vrai risque, c’est plutôt que l’État nous sorte un « panier minimum d’obsèques », comme on a un panier minimum de soins : modèle de cercueil conseillé, taille réglementaire du bouquet, couleur du drap mortuaire validée par arrêté ministériel. Enfin, si les bouquets sont autorisés, à cause de la lutte contre le réchauffement climatique…
On n’est plus très loin d’une carte vitale mortuaire, avec une petite puce pour éviter les fraudes à l’inhumation. Des contrôles aléatoires seraient sans doute prévus : « Monsieur, ce cercueil dépasse la largeur maximale, vous devrez payer un reste à charge ».
Soyons honnêtes : l’intention de départ part d’un bon sentiment. Personne ne veut laisser les familles se ruiner en plein deuil. Mais fallait-il vraiment inventer un service public où l’on risque un jour de devoir patienter 42 minutes au téléphone pour savoir à quelle heure aura lieu la mise en bière officielle ? Ou, on peut l’imaginer, où on vous expliquera que non, vos obsèques ne pourront pas se dérouler à l’église « au nom de la laïcité ». Voire vous accuseront de « soutenir un génocide » si vous demandez un emblème de telle ou telle religion ?
Il reste encore du temps pour s’interroger. Si ce texte est adopté, il faudra s’habituer à une nouvelle devise nationale : Liberté, Égalité, Formalités.
Guillaume Bailly