Glace renversée

Sang neuf et révolution du funéraire : l’échec prévisible

Régulièrement apparaissent des sociétés qui prétendent révolutionner le secteur du funéraire, avec des créateurs venus de l’extérieur et qui apportent un regard neuf. Et, à de rares exceptions près, ces entrepreneurs finissent éparpillés façon puzzle. Ce qui s’explique simplement.

Je m’présente, je m’appelle Steph

Permettez moi de vous présenter Steph. C’est un diminutif qui peut correspondre à un prénom masculin ou féminin, non-genré, comme on dit maintenant, et qui est l’exemple fictif qui nous servira de souffre-douleur.

Le diplôme de son école à 20 000 euros par an à peine sec, Steph cherche à créer un nouveau business model pour un trade bankable. Traduction, le métier de Steph est de vendre des trucs, reste à savoir vendre quoi et à qui.

C’est lors des obsèques d’un proche, d’un ami, d’un cousin, d’un oncle, du neveu par alliance de la copine du pote de la fille qui promène son chien, peu importe, que Steph a une révélation : le funéraire, bien entendu. Un marché assuré, avec une visibilité à long terme. Scrutant fébrilement le convoi, une idée vient à Steph.

Quelques mois plus tard, dans son langage mi-bobo mi-sup de co, Steph nous raconte son histoire et révèle son produit, destiné à révolutionner le marché du funéraire sclérosé sur des coutumes archaïques en le faisant entrer dans la modernité.

Six mois encore plus tard, Steph écume son carnet d’adresse à la recherche d’un job, sortant du tribunal de commerce où il/elle, iel dirait-on aujourd’hui, vient de voir prononcer la liquidation de sa boîte. Toute sa vie, Steph pensera avoir été trop en avance, et même soixante-dix ans plus tard, sans que son idée n’aie vu le jour, au moment de pousser son dernier souffle à la maison de retraite, Steph se dira qu’iel était vraiment très en avance.

Hasta la Revoluçion

L’échec de Steph, qui n’est finalement ici qu’un archétype, tient à l’une de ces raisons :

Soit le produit de Steph n’a strictement aucun intérêt. Ça arrive. Très souvent.

Soit le produit de Steph a un intérêt, mais est dans un marché de niche dont le modèle économique ne permet pas une diffusion suffisamment large pour qu’il soit viable. Là, c’est dommage.

Soit le produit de Steph va directement concurrencer les pompes funèbres en les prenant pour des ahuris au passage. Le meilleur exemple, ce sont ceux qui ont l’idée de vendre le cercueil, et juste le cercueil.

Soit, enfin, le produit est bon, la diffusion efficace, mais les familles.

Non, il ne manque pas de mots à la phrase qui précède : les familles sont une raison en elles-même. Ceci pour une raison simple : lorsqu’il s’agit de confier le corps d’un défunt à quelqu’un afin d’organiser les obsèques, moment crucial du deuil, elles préfèrent mille fois mieux avoir affaire à un professionnel.

Et même si elles s’extasient devant les articles de journaux qui traitent de ce petit jeune, frais émoulu d’un école de commerce et qui raconte son histoire émouvante justifiant une idée « géniale », le moment venu, ils se tourneront vers quelqu’un d’expérimenté dont c’est le métier.

C’est pour cela que les start-up qui se lancent dans le funéraire, à de très rares exceptions près, sont vouées à l’échec. A moins d’avoir le bon produit et de convaincre suffisamment des pompes funèbres de le distribuer, ce qui est rare. Les pompes funèbres sont, justement, expérimentées, elles savent ce qu’attendent réellement les familles. Parfois, c’est vrai, elles sont un peu conservatrices. Et, surtout, elles ont horreur qu’on les prenne pour des imbéciles, comme le font certains.

Pour finir, cela fait dix ans que j’écris dans des magazines funéraires. En moyenne, des sociétés qui proposent un produit « révolutionnaire », « nouveau », porté par un petit jeune qui en a eu l’idée durant un enterrement, j’en ai vu passer en moyenne une toutes les deux semaines. Faites votre compte. Sur toutes celles-là, aujourd’hui, à ma connaissance, seuls trois sont encore en activité, dont une qui a radicalement changé de domaine.

Les pompes funèbres n’ont pas pour habitude de mener les révolutions. Leur métier, c’est d’enterrer leurs victimes.

Guillaume Bailly

2 Replies to “Sang neuf et révolution du funéraire : l’échec prévisible”

  1. Merci Guillaume pour ce billet qui dit tout haut ce que de nombreux professionnels… mais n’osent élever la voix de peur de passer pour des ringards de service…

    Il se constitue en effet, actuellement, une « DeathTech » dans le sillage des Fintech, Proptech, FrenchTech et autres… « tech » dont beaucoup partagent un même objectif : déshumaniser et intermedier contre rémunération la relation « client ». Rien de très innovant au final.

    Nous estimons, à ce jour, qu’en 2021, ces « tech » auraient levé environ 8 à 10M€, c’est beaucoup d’argent mais finalement assez peu au regard de ce que pèse le secteur et de ce que réalisent les autres « tech ». Il faut cependant porter le regard un peu plus loin, chez nos cousins anglo saxon, où la dynamique semble beaucoup plus engagée avec des levées de fonds très significatives, à l’image de la société FareWill (UK) qui a levé à elle seule environ 25 millions d’Euros et a atteint cette année la rentabilité… à suivre.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.