À Marseille, le voile se déchire sur ce qui était jusqu’à présent un chapitre discret de l’administration municipale : la gestion des cimetières. C’est le directeur des opérations funéraires de la ville, Djilali Mekkaoui, qui lance l’alerte : « effarement », dit-il, face aux dysfonctionnements mis au jour.
L’alerte et l’affaire
Selon un rapport d’inspection administrative commandé par la municipalité, plusieurs services funéraires de la ville présentent « des reliquaires où sont censés être stockés les ossements récupérés après expiration des concessions… en désordre ». Des témoignages font état de « conditions qui ne respectent pas la dignité des défunts » avec, dans certains cas, la suspicion de « vols de dents en or ».
Les premiers signaux remontent à février 2024, tandis que la direction avait déjà noté des « dérives » à l’automne 2023. Ces constats ont mené à des sanctions : quatre fossoyeurs révoqués, un autre exclu pour deux ans.
C’est dans ce contexte que Djilali Mekkaoui, en poste depuis novembre 2022 à la tête des opérations funéraires de la ville, s’est exprimé publiquement, parlant d’un « effarement » devant l’ampleur des manquements.
Un contexte historique lourd
Pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui, il faut revenir à l’histoire de l’organisation funéraire de la ville. La gestion municipale des pompes funèbres à Marseille remonte à 1905, date à laquelle la ville se dote d’une régie dédiée.
Concernant les cimetières, la ville de Marseille possède au moins 21 cimetières couvrant plus de 125 hectares ; le plus important, le Cimetière Saint‑Pierre, occupe environ 63 ha et est en usage depuis 1856.
Cette longue histoire est marquée par des défis : saturation des sites anciens au XIXe siècle, extension des cimetières, diversification des modes d’inhumation et de crémation, et bien sûr l’évolution des usages en matière de concessions et de recueillement.
Pourquoi ce scandale maintenant ?
La réforme des pratiques, l’augmentation des crémations, la forte densité urbaine, l’éloignement progressif des familles, tout cela a mis sous tension un système ancien. Le rapport d’inspection met en évidence que les dysfonctionnements « probablement […] durent depuis des années ».
Le fait que la direction funéraire prenne publiquement la parole marque un tournant : on ne parle plus seulement de routine funéraire, mais de respect dû aux défunts, moralement et légalement. La loi rappelle que « le respect dû au corps humain ne cesse pas avec la mort ».
Ce scandale rejoint une raison plus large : le funéraire, souvent invisible, interroge désormais les institutions, leur transparence, la traçabilité des opérations, et surtout la dignité du dernier lieu de repos.
Enjeux et conséquences
Pour la ville, l’enjeu est triple : restaurer la confiance des familles, garantir la conformité des services funéraires, et réformer une chaîne qui va de l’inhumation à l’entretien du corps, en passant par les concessions et les restes.
Pour les proches des défunts, c’est une remise en cause douloureuse : derrière une pierre tombale ou une concession, il y a des morts, des souvenirs, des engagements. Découvrir que ces lieux peuvent souffrir de négligences est un choc.
Enfin, sur le plan institutionnel, cette affaire pourrait déboucher sur des poursuites judiciaires pour manquement à la dignité des corps ou gestion irrégulière, mais aussi sur une réforme profonde du service municipal funéraire.
Perspectives
La ville de Marseille est aujourd’hui face à un choix : laisser ce scandale sombrer ou bien en faire un point de départ vers une modernisation complète des opérations funéraires, depuis l’enregistrement des concessions jusqu’à la traçabilité des restes. La nomination récente de Djilali Mekkaoui à ce poste en novembre 2022, un peu plus d’un an avant l’éclatement de l’affaire, pourrait être interprétée comme une tentative de renouveau.
Il faudra aussi tenir compte de l’histoire des cimetières marseillais, espaces vastes, anciens, patrimoniaux, qui impose des contraintes spécifiques : les héritages, les reconversions, les responsabilités multiples.
Et ailleurs ?
Paris (cimetière de Pantin) : Une vidéo publiée par un élu montre selon lui des ossements à proximité des sépultures et évoque l’usage de pelleteuses pour des exhumations alors que la procédure impose un travail manuel à proximité du cercueil.
Des allégations de vols de bijoux et de dents en or sur des dépouilles ont également été avancées.
La mairie affirme que certains éléments diffusés sont « mensongers », mais le rassemblement de témoignages rend l’affaire sensible pour les familles et les gestionnaires funéraires.
Lyon : Plusieurs professionnels et familles dénoncent une gestion qualifiée de « catastrophique » des cimetières. Des monuments funéraires patrimoniaux sont envahis par la végétation, des tombes s’effondrent, et les familles se plaignent d’une lenteur dans les démarches administratives des concessions.
Certains opérateurs funéraires locaux évoquent un manque d’accompagnement de la collectivité envers leurs missions, ce qui alimente le sentiment que les lieux du dernier repos ne sont pas pleinement respectés.
Cornebarrieu (près de Toulouse) : En 2013, dans le cimetière de Cornebarrieu, une découverte a provoqué un émoi : des dizaines de cercueils — certains nominatifs, d’autres anonymes — empilés dans un hangar avec la mention « ossements en vrac ».
Un témoin évoque : « Dès le lendemain, les cercueils avaient été déplacés… Jouant à cache-cache avec la justice ».
Guillaume Bailly